Corps en boîte
«La route m’appelle, c’est tout ce que je sais. La route m’appelle en ce moment, et je dois partir». Jack Kerouac Sur la route 1957
Cela fait plusieurs dizaines d’années, qu’Hervé Lesieur se rend régulièrement en Italie pour observer des Annonciations peintes (Fra Angelico, Giotto, Signorelli, Mantegna…). Celles-ci articulent ses recherches où se mêlent à la fois le profane, le sacré, le fantastique et le corps. Sa pratique se cristallise autour de trois médiums que l’on trouve ici représentés dans cette exposition: la sculpture, le dessin et la performance. Le voyage est donc fondateur pour l’artiste et ce n’est pas un hasard si le premier acte de sa création est une performance appelée « Voyage en caisse ». Avec cette performance réalisée en 1979, Hervé Lesieur prend une décision radicale et dangereuse: « se faire envoyer par la Poste de chez ses parents vers un site d’exposition ». Lors de ce voyage étrange, sans doute pour échapper à la peur et l’ennui, il emporte dans sa caisse un livre: « L’Ombilic des limbes » d’Antonin Artaud. Ce livre d’Artaud ne sera pas lu par l’artiste. Survivre dans la boîte ne lui a pas offert le loisir de le faire, mais il aura une sorte de portée symbolique et lui servira d’avertissement: « Le corps peut se perdre dans les méandres de l’esprit ». Nous l’aurons compris, comme les grands voyages réalisés vers Rome par les artistes au dix-septième siècle, Hervé Lesieur a construit son initiation par le déplacement de son corps conçu alors comme une sculpture vivante. Pour Hervé Lesieur, il ne suffit pas de commémorer les grands moments de la performance issus des avant-gardes historiques, ni de croire qu’il suffit pour « être artiste », comme l’avertissait Gilles Deleuze, de citer ceux-ci et d’agir. Non, il en faut davantage. Il faut se donner corps et âme, s’initier aux limites et ainsi « faire expérience ». La suite du travail de l’artiste sera en partie conditionnée par cet événement que l’on pourrait qualifier, selon les termes du psychanalyste Sigmund Freud, de « scène primitive » ou d’une anthropologie des origines « du faire œuvre ». À partir de ce moment-là, l’on ne peut plus considérer le voyage en caisse comme un événement dans l’élaboration esthétique de l’artiste, mais comme l’avènement d’une situation définitive: créer et cheminer à partir d’un acte, « être en boîte, vivre en boîte et créer des boîtes! ». L’œuvre disparue « the Tomb » (Death of a hippie) réalisée en 1967 par Paul Thek peut en partie nous éclairer sur les processus mis en œuvre de Lesieur. Ces deux artistes posent la question de la ritualisation et de la théâtralisation dans leurs initiatives créatrices. Chez Thek, on se trouve devant un rite funéraire particulier qui vient clôturer une période d’émancipation et de liberté créatrice liée à la sous-culture des années soixante-dix. Chez Lesieur, nous sommes face à des gestes de constructions permettant d’utiliser le corps comme le lieu de transformation ou le passage d’un état de la matière.
Prometheus et Vénus aperta fonctionnent comme des sculptures-tabernacle où comme dans l’Ancien Testament, elles sont la demeure privilégiée de la « création ». Si ces deux sculptures sont en partie déboyautées, c’est pour être génératrices d’une puissance autre que biologique. Cela rappelle les dessins d’Artaud où le corps est conçu comme une machine de renouvellement de l’être. Plus d’organe et par conséquent un organisme avec une « bedaine » productrice d’énergie. Chez la Venus aperta, le ventre est une cathédrale-monde, un univers en devenir où seul l’imaginaire domine. Son corps fait de pâte à papier rose nous rappelle les papiers buvards dont la surface capillaire est affective! À la fois « vierge-païenne » ou encore « Lilith solaire », cette sculpture est une invitation pour « l’expérience intérieure » à la limite du profane et du sacré. Prometheus (le transmetteur du feu) rappelle les cultes anciens du feu, notamment la croyance zoroastrienne où l’énergie vitale de toute forme provient de la combustion comme étant le souffle de toute chose et la première énergie domestiquée. Le culte de cette croyance repose sur l’entretien d’un feu ininterrompu au sein d’un temple. La cendre que produit la combustion prend alors le sens de l’ ambivalence de la création et sa possible destruction. Pour terminer sa sculpture de papier, l’artiste a pris la décision de réellement faire fonctionner le four situé au centre de son ventre. Celle-ci a pris instantanément feu et a failli disparaître sous les flammes. La scène a été filmée, et on devine la panique de l’artiste qui projette une bassine d’eau. Son geste définitif, limite, crée une tension à la fois tragique et comique. Cette tension se retrouve dans la pièce la femme serpent réalisée en 2010. À la fois cocasse et terrible sur sa cheminée socle, cette sculpture est composée d’une tête de mort humaine prolongée par une colonne vertébrale. L’ensemble fait inévitablement penser à un serpent. Les dents de ce crâne sont nickelées et l’endroit de la bouche est recouvert par du rouge à lèvres, ce qui donne un sourire parfait pour « le baiser de la mort ». Si on observe attentivement cette installation, on réalise que le sacrum de la colonne vertébrale écrase une grenouille toute desséchée. Ce détail saugrenu est une allusion au conte des frères Grimm « Le Roi Grenouille ou Henri de Fer ». Ce récit raconte la promesse d’un baiser donné à une grenouille par une princesse. Le batracien décide de tout faire pour arriver à ses fins. Pour cela, il accepte toutes sortes d’humiliations. Cet ensemble réalisé par Lesieur met en lumière la rédemption et la métamorphose par la force de la loyauté du geste amoureux: « être écrasé par un sacrum, certes, mais toujours fidèle à sa petite mort ». Dans ses réalisations, Hervé Lesieur cherche des possibilités de présentation modulable. La sculpture devient alors un jeu de construction, d’emboîtement, de décaissage, ce qui permet de fermer ou d’ouvrir ces pièces et de les présenter sans cesse différemment, qu’elles soient fixées au mur ou dans l’espace d’exposition. Ces particularités se retrouvent dans le triptyque en bas relief nommé l’Annonciation et dans le retable Narcisse . L’Annonciation prend forme à partir d’une confrontation entre des objets manufacturés venant de moules de fonderie et de gestes de conception artisanale, notamment la technique de la dorure à l’or fin. Cette pièce lorsqu’elle est close rappelle les rites religieux basés sur la dissimulation, le Mystère comme le culte de Mithra. C’est seulement ouverte qu’elle use des codes issus des Annonciations du Quattrocento (dorure, couleurs et composition). Les jeux de combinaisons de la structure permettent des expérimentations (comme pour les Annonciations du XVIème siècle avec les jeux de perspectives). On trouve également une certaine ironie décalée avec l’inscription en latin sur le panneau central « O ancilla lux carnem tuam penetrabit », ou encore la bouche ouverte à pleines dents en haut du triptyque dont l’une est en or. Le dispositif « Narcisse » n’est pas épargné par la trivialité, avec sa composition en forme d’Ouroboros (serpent qui se mord la queue) où malgré son évocation d’un autel sacré d’église, on se retrouve confrontés à une tête plongée dans un sacrum. Dans l’exposition, nous trouvons également trois sculptures pouvant appartenir à ce que l’on appelle, dans les cabinets de curiosités, des artificiala. Ainsi, le tricéphale, la page blanche et À l’Ex-Rose si la trousse c’est la vie ont en commun d’être des artefacts profanes: vanité subtile à trois crânes, statuaire sacrée à la protubérance monstrueuse végétale et bâton de pèlerin chimérique. Ces pièces appartenant au monde du Merveilleux résonnent comme une interrogation perpétuelle: « Qu’est-ce que c’est? ». L’œuvre d’Hervé Lesieur pose cette question fondamentale, nous incitant à dévoiler ses secrets et à nous positionner sur ce que nous regardons.
Alexis Trousset