' Morte nature exposition personnelle à la galerie FRONTIÈRE$ à Lille/Hellemmes du 27 février au 5 mai 2025 - Hervé Lesieur
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Morte nature exposition personnelle à la galerie FRONTIÈRE$ à Lille/Hellemmes du 27 février au 5 mai 2025

 

Morte nature

     L’expression Nature morte a traversé l’histoire de l’art, désignant une mise en scène d’éléments inanimés, revêtant parfois un caractère de vanité. Le titre de l’exposition inverse les deux mots, afin de renvoyer à la nature que nous habitons aujourd’hui. Les sculptures présentées traduisent ce sentiment de nature modifiée.

    Revêtant une forte dimension haptique, à travers une relation étroite avec le corps de l’artiste, matières, gestes et instruments instruisent les conditions d’un rapport intense à la matérialité.

    Les œuvres exploitent à la fois les matières offertes par la nature végétale, animale et humaine : végétale par l’usage du bois, de la poutre, de l’arbre, matériaux transformés par l’action humaine ; animale, par l’usage de la peau de serpent, de la grenouille séchée, de l’os de baleine… restes organiques; humaine, à travers la transformation des os du squelette, crâne, tibia, fémur, vertèbre…assemblés, dupliqués ou polis, parfois articulés avec d’autres pièces artificielles.

    Cette nature primaire, originelle, a invité de longue date à la création de mythes où les animaux jouent un rôle symbolique. L’idée de métamorphose y est prégnante. Dans celles d’Ovide, Narcisse se mire dans l’eau et se transforme en fleur ; dans la sculpture du même nom, sa tête pénètre dans son propre ventre, et se mire dans le reflet cuivré d’une onde sanguine; chez La muette, un fragment de squelette de baleine se mue en arme métallique acérée ; dans le Petit retable, Adam et Eve se reproduisent tels de vulgaires grenouilles qui copulent, comme le relaterait une farce médiévale.

   Still life, ce qui désigne en anglais Nature morte, littéralement encore vivant, s’avère peut-être plus adapté à la tentative de transformation de la matière pour lui redonner vie, dans les récits littéraires ou artistiques. C’est ainsi que l’artiste choisit la verticalité comme figure de redressement de la forme dans l’espace, prenant toute sa dimension anthropomorphique : redressement de la mâchoire de baleine, du tronc de bouleau, érection ultime de la colonne vertébrale doublée de la femme serpent, Litlith, dans un dernier élan vital… Redressement du tronc de bouleau qui accueille le corps du serpent à tête humaine de l’artiste, croissance en ascension. Parfois couché, selon les circonstances, le tronc sert de réceptacle au chenillement. Ces mises à la verticale peuvent être comprises comme des résurrections ou des renaissances. Face à un éternel recommencement de la nature, de ses cycles saisonniers, les œuvres imitent davantage le processus naturel qu’elles ne le décrivent.

     Redressement, déploiement, dévoilement sont autant d’actions ou de gestes pour étendre la forme dans l’espace de perception.

    Toutes les sculptures présentées ici proposent des dispositifs de dévoilement : boîtes fermées ou ouvertes, polyptyques, charnières et articulations, emboîtement, mises en boîte… permettent de faire apparaitre ce qui n’est pas visible au premier abord ; perception en plusieurs temps, ouvert ou fermé, montré ou caché, offert ou soustrait… A moins que la vision différée n’implique le mouvement, la séquence, l’animation, donc la vie reconstituée, comme avec Le Canard de Vaucanson. Il n’est pas étonnant que l’artiste ait beaucoup exploré dans ses œuvres passées la mécanique des corps, les automates, l’énergie électrique, les dispositifs d’entraînement de rouages, de courroies… qui simulent le mouvement.

     Construction en croix verticales ou horizontales, se déployant comme une table d’autel dans Narcisse ; totem debout scandé de portes alternées de droite à gauche dans L’Homme Serpent

     Jamais la sculpture n’est montrée figée en une seule ou définitive version visuelle, elle évolue, elle renaît sans cesse au grés des modalités de présentation ; elle peut même disparaître totalement à la vue du spectateur, si l’artiste en décide ainsi. La variabilité de sa présence suggère des temporalités différentes dans un continuum espace-temps redéfini, telle une succession d’images animées.

     Dans les fables d’Esope, les comportements des animaux miment ceux des humains. La part animale de l’homme y est souvent interrogée dans une dimension satyrique. La nature sert de décor au récit des turpitudes humaines. Elle se venge parfois de leurs faiblesses.

      Les récits évoqués ici par les œuvres ne sont en réalité que des prétextes à entrer en communion avec la matière, ses constituants, à éprouver sa résistance, à travers l’expérience cathartique de la création.

Patricia Marszal