Transformations.
J’en ai souvent rêvé, me renfermer dans un cocon, peu importe lequel, une pièce de mon appartement, une maison de campagne dans un pays lointain, un sous-marin au fond de la mer, me couper de toute relation au monde et m’abandonner au travail de la matière, sentir mon âme se tailler et se souder à nouveau sous une nouvelle forme, éprouver une force qui la cisèle, qui la change de part en part, me réveiller et ne rien retrouver de ce que je croyais m’appartenir, être moi, me réveiller et m’apercevoir que même le monde qui m’entoure est irrémédiablement différent en texture, en intensité, en luminosité. J’en ai souvent rêvé, m’enrouler dans la soie jusqu’à me couper du monde pendant des jours, me construire un œuf tendre et candide à l’intérieur duquel laisser travailler mon corps, traverser un changement à tel point radical que le monde lui-même ne sera plus le même, ne plus pouvoir voir de la même manière, ne plus pouvoir entendre de la même manière, ne plus pouvoir vivre de la même manière. Devenir méconnaissable, habiter un monde lui-même devenu méconnaissable, j’en ai souvent rêvé, avoir la puissance des chenilles, voir des ailes surgir de mon corps de verre, voler plutôt que ramper, m’appuyer sur l’air et non sur la terre, passer d’une existence à l’autre sans devoir mourir et renaître, et par là faire basculer le monde sans le toucher. La forme la plus dangereuse de magie, la vie la plus proche de la mort, la métamorphose.
Extrait de « Métamorphoses » Coccia Emanuele Editions – Payot & Rivages – Paris 2020